L'illusion binaire — l'intolérance et le mythe de la « normalité » : quand notre boussole juridique vacille

7 août 2026

Version originale de l'auteure. Une version éditée de cette chronique a été publiée sur EnDroit.ca.

L'intolérance s'affiche désormais ouvertement. Face à la diversité des genres, une partie de la société sent ses fondations trembler et brandit la biologie comme bouclier pour protéger ce qu'elle appelle la « normalité ».

Pourtant, la science et le droit ont évolué. L'Endocrine Society le confirme : la diversité de genre n'est ni une pathologie ni un trouble mental, mais une facette naturelle du développement humain qui se manifeste très tôt. Comme le souligne d'ailleurs le gouvernement du Québec, l'identité de genre est innée et ne peut être modifiée par l'éducation. La véritable normalité, c'est donc la diversité. La Société canadienne de psychologie (SCP) abonde dans le même sens depuis 2010, reconnaissant l'importance de laisser chacun définir son identité au-delà de sa biologie, et prenant formellement position contre la discrimination.

Le vertige de la déconstruction

Le malaise actuel n'est pas qu'idéologique : c'est le choc de nos structures. Nos lois, notre langage et notre adhésion profonde aux stéréotypes reposent sur une classification binaire sécurisante pour certains, mais excluante pour d'autres. Le défi est pragmatique. Comment trouver de justes accommodements pour que chacun existe avec dignité, sans provoquer un vertige identitaire chez ceux qui s'accrochent à la norme traditionnelle ?

Face à ces frictions, certains voudraient censurer. Or, l'article 2(b) de la Charte canadienne protège l'expression des idées, même celles qui dérangent. La Cour suprême, dans l'arrêt R. c. Keegstra, définit d'ailleurs la haine comme « une émotion à la fois intense et extrême qui est clairement associée à la calomnie et à la détestation ». Faire taire les inquiétudes sous le tapis ne guérit ni la peur, ni nos défis d'adaptation.

Le droit à l'égalité comme limiteCependant, les mots détruisent. L'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) le souligne : l'intimidation découlant de nos normes hétérocisnormatives — ce modèle binaire voulant que l'hétérosexualité et la cisidentité soient la seule norme — entraîne de graves conséquences. Leurs données démontrent explicitement que ce rejet provoque des comportements d'isolement social, de l'anxiété, de la dépression et une profonde détresse psychologique.

C'est ici qu'intervient le droit à l'égalité. L'article 15 de la Charte canadienne, l'article 10 de la Charte québécoise — qui vise expressément l'identité et l'expression de genre depuis 2016 — et la loi fédérale C-16 garantissent à tous la dignité. Le but n'est pas d'interdire l'expression de nos inconforts, mais d'éviter que le rejet devienne la règle. L'inconfort face au changement ne doit jamais empêcher quiconque d'exister librement. Car au fond, la diversité, c'est la majorité.

Une réflexion inachevée

Quand nos repères linguistiques, comme les pronoms, percutent les besoins vitaux des autres, comment trouver l'équilibre ? La loi doit-elle protéger le confort de nos certitudes ou défendre la dignité humaine ?Je penche inévitablement vers la dignité, sans pour autant sacrifier notre liberté d'expression. La justice peut tracer des limites, mais elle ne peut forcer l'empathie. L'antidote à l'intolérance ne se légifère pas : il réside dans notre volonté intime de laisser l'autre exister.

Si ce texte résonne avec une situation que vous vivez, des ressources existent. La page « Aide et banque d'outils pour prévenir et contrer l'intimidation » sur le site du gouvernement du Québec est une bonne première étape. Et si vous estimez avoir été victime de discrimination ou de harcèlement fondé sur votre identité ou votre expression de genre, vous pouvez déposer une plainte auprès de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ). Le service est gratuit.

Et vous, qu'en pensez-vous ?

RÉFÉRENCES 

LÉGISLATION

  • Canada (Constitution). Charte canadienne des droits et libertés, partie I de la Loi constitutionnelle de 1982, constituant l'annexe B de la Loi de 1982 sur le Canada (R-U), 1982, c 11 (articles 2b et 15). Document intégral (CanLII)
  • Québec. Charte des droits et libertés de la personne, RLRQ, c. C-12 (article 10). Document intégral (LégisQuébec)
  • Canada. Loi modifiant la Loi canadienne sur les droits de la personne et le Code criminel (projet de loi C-16), LC 2017, c. 13. Document intégral (Parlement du Canada)

JURISPRUDENCE

  • R. c. Keegstra, [1990] 3 RCS 697. Document intégral (CanLII)

MÉDECINE ET PSYCHOLOGIE

  • Endocrine Society (2022). Transgender and Gender Diverse Children and Adolescents.
  • Société canadienne de psychologie (2010). Énoncés de politique et position et lignes directrices.

RESSOURCES GOUVERNEMENTALES ET DE SANTÉ PUBLIQUE

  • Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). L'intimidation vécue par les jeunes de la diversité sexuelle et de genre.
  • Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Sexes, genres et orientations sexuelles — comprendre la diversité.
  • Gouvernement du Québec. Aide et banque d'outils pour prévenir et contrer l'intimidation.
  • Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ). Porter plainte.